Tu ne sais pas à quoi tu t'exposes en voulant aller à reculons, l'histoire suivante t'en donnera un aperçu.
Cette fois-ci, Chloé ne pouvait plus y couper. Dix fois elle avait avancé l’excuse d’un contrôle à réviser, d’un brevet blanc à préparer, d’un rendez-vous super-méga-important avec le garçon le plus craquant du collège, d’un mal de tête miraculeusement apparu et tout aussi soudainement envolé quand sa mère avait changé de sujet.
Ce soir-là, sa mère en avait eu assez, elle l’avait coincée au sortir de la salle de bains où Chloé venait de passer une heure à essayer son nouveau mascara, elle lui avait lancé un ultimatum :
- Demain, c’est les vacances, plus d’excuse, tu iras chez ta grand-mère, sinon tu peux faire une croix sur ta sortie snowboard !
Chloé avait pâli, oh ! non ! pas ça ! toute la classe y allait, ils allaient s’éclater la journée entière ! Pas question de louper cette sortie. Elle avait donc cédé et promis d’aller voir sa grand-mère. Ce n’est pas qu’elle n’aimait pas sa mamie, mais pour Chloé, elle avait au moins cent ans !
Le matin suivant, Chloé déjeuna en silence. Sa mère lui dit en riant :
- Tu donnes vraiment l’impression d’y aller à reculons !
Chloé sursauta, c’était une idée, ça ! aller chez sa grand-mère à reculons, traverser tout le village ainsi, faire juste attention en traversant la rue de la gare tout de même, c’était peut-être une corvée, pas une condamnation à mort !
Elle partit donc à reculons, elle voulait faire vite mais ce n’est pas facile quand on ne voit pas ce qui se passe derrière soi. Et puis c’était drôle, rien ne semblait comme les autres jours, faire tout à l’envers peut-il changer l’environnement ?
Tiens, se dit-elle, Madame Philomène a déjà des fleurs, hier il n’y avait donc rien dans la jardinière. Elle s’approcha pour les voir de plus près et respirer leur parfum, un drôle de picotement lui chatouilla le nez, elle avait envie d’éternuer mais ne le pouvait pas. Ca lui donna mal à la tête, et cette fois-ci, c’était vrai !
Elle continua son chemin, mais curieusement elle ne reconnaissait rien, cette maison n’était donc pas là hier, avec sa porte d’entrée à l’étage et le balcon au rez-de-chaussée ! elle l’aurait bien vu,c’est toujours là qu’elle attendait le bus pour aller au collège.
Même l’abribus avait l’air bizarre, l’affiche des horaires était à l’envers, le banc accroché en l’air et la poubelle pendant du toit. D’abord un peu étonnée, elle haussa les épaules et continua, elle commençait à quitter son air maussade en voyant plein de choses qu’elle n’avait jamais remarquées.
Elle approchait de la rue de la Gare, pas de bruit de voiture, ce n’était pas la peine de ralentir et BOUM ! OUILLE ! AÏE ! elle venait de se cogner la tête. Elle mit ses mains dans le dos pour sentir si elle avait heurté un poteau mais non, elle ne touchait qu’une plaque lisse, elle tâtonna à droite et à gauche, mais toujours ce même mur.
Renonçant à son désir de ne jamais se retourner, elle le fit et … ne vit aucun obstacle, elle apercevait bien l’autre côté de la rue mais une vitre l’empêchait de traverser. Aussi loin qu’elle pouvait étendre les mains, pas d’ouverture ! elle remonta un peu la rue mais aucun moyen de passer, en voulant faire demi-tour, elle se heurta à un nouveau mur invisible, puis un troisième et un quatrième mur l’enserra complètement, elle était prisonnière d’une cage en verre !
Le mur jaune de la maison d’en face sembla s’effriter laissant place à une dune de sable doré, la rue s’emplit d’eau boueuse dans laquelle nageaient des crocodiles. Un feulement la fit sursauter, un tigre, qui ressemblait à son chat mais en vingt fois plus gros, l’observait de l’autre côté de sa cage, un sourire féroce dévoilant ses canines acérées. Peu à peu d’autres fauves le rejoignirent, l’un d’eux se dressa sur ses pattes arrière et, sortant un apn de sa fourrure, se mit à la prendre en photos sous toutes les coutures en tournant autour d’elle. Un éléphant s’approchait, écrasant et renversant tout sur son passage, portant un immense téléphone portable à l’oreille et barrissant avec son interlocuteur.
Elle était à présent heureuse d’être à l’abri des animaux sauvages dans sa cage. Une troupe de babouins approchait, tous se moquaient d’elle, de ses mimiques effrayées et de ses curieux habits d’être humain ; l’un d’eux lui envoya des bananes et des noix de coco par-dessus la cage, l’une d’elles l’assomma à moitié.
Quand elle reprit ses esprits, tout avait disparu, elle traversa la rue et reprit sa route à reculons.
Le soleil était déjà haut dans le ciel, mais il n’y en avait pas qu’un !! Trois soleils, un vert, un bleuet un mauve éclairaient la terre et l’on voyait la lune passer et repasser au milieu d’eux en souriant béatement.
Elle n’eut pas le temps de s’en étonner ni d’avoir peur car un bruit de grelots la fit sursauter. Un attelage de chevaux tirait une troïka conduite par un gros homme qui s’égosillait et faisait claquer son fouet :
- Plus vite, plus vite, ou on sera en retard chez la reine des marmottes !
Le curieux équipage la dépassa et disparut dans un éclair blanc.
Chloé commençait à avoir faim, elle était maintenant contente d’arriver chez sa grand-mère qui avait toujours un morceau de kouglof en réserve. A cette pensée, elle se lécha les babines mais sa langue s’étira, s’étira jusqu’au cou, elle voulut la faire rentrer dans sa bouche en la roulant avec les mains mais impossible sous peine de s’étouffer. Elle ne put s’empêcher de verser quelques larmes, que lui arrivait-il ce matin ? Sa langue léchait au fur et à mesure les gouttes et dans le même temps reprenait sa taille normale.
Elle n’était plus loin de la maison de sa grand-mère mais elle n’osait pas courir de peur de tomber. Plus que quelques pas et elle arriverait enfin. Devant le seuil, elle se retourna pour entrer dans la maison mais se prit les pieds dans le paillasson et se cogna le front contre la porte d’entrée.
Elle se réveilla couchée dans le sofa de sa grand-mère qui lui appliquait une poche de glace sur la bosse qui s’était formée. Chloé lui raconta tout ce qui lui était arrivé en route. La vieille dame soupira :
-Vraiment, quelle imagination, les enfants de maintenant ne savent plus quoi inventer pour se rendre intéressants ![/i]